porta

porta
Daniela Iaria, "Attraverso la porta bianca-fiume", 39x41 cm, 2004.

vendredi 8 mars 2013

Vincenzo Ostuni


Vincenzo Ostuni (1970), diplômé de psychologie et de philosophie, vit et travaille à Rome dans l’édition : auprès de Minimum Fax d’abord, puis pour Fazi, actuellement pour Ponte alle Grazie. Il a dirigé l’anthologie Poeti degli anni zero (Ponte Sisto, 2011), est parmi les animateurs du groupe TQ et du festival de poésie ESCargot de Rome ; il collabore avec les revues Caffè illustrato et Alfabeta2En 2004, il a publié Faldone zero-otto (Oèdipus) et a été en 2009 un des vainqueurs du prix Delfini. Récemment, il a publié le volume Faldone zero-venti. Poesie 1992-2006 (Ponte Sisto, 2012) et vient de terminer son dernier recueil, Faldone zero-trentanove (poesie 1992-2010), dont est tiré le texte ci-dessous.




4.
(« Si je regarde un paysage, mettons – du train, par exemple ; et c’est du reste la seule expérience pour beaucoup ;
                                                                                     mais plus riche quand même
que la plupart des urbanisés du globe : désormais, plus de cinquante pour cent ;
                                        si je regarde un paysage, je ne reconnais littéralement rien
qui m’appartienne ;
                                 et à part une rêveuse identification, ou un sentiment ivre d’aliénation, je ne devine
qu’une horrible, brillante étendue de corps et d’êtres diamétralement lointains,
                                                   de monstres familiers et donc doublement sauvages,
de mirages vains ou autotrophiques, de tumeurs avancées ou à leurs débuts, mais non mineures ; de sueur et liqueurs
                                                                    fétides, mouvements
lourds des tonnes par milliards sur des milliards de mètres, hécatombes ignées et troupes immenses d’organismes-cercueils.  

                                                                                Si je regarde le paysage,
que ce soit ici le Karst lustral, ou là cet autre troué fatal Apennin toscan,
derrière un voile-brouillard  – papier de soie –
                                                              je ne sens
     aucun tropisme bénin ni  impulsion homéostatique, aucune victime de l’industrialisme ni le résidu d’un holocauste programmatique ; je ne vois même pas la catachrèse du mal :

                mais une texture obtuse, gagnante, une scène de foule sans pitié
                               pour ceux qui meurent et qui restent, ceux qui s’en vont comme nous et ceux qui continuent
          – chèvre, fourmi – à faire pour toute l’éternité la même fête
si effrontée»).  

5.
(«Que la Nature est une connarde folle, voilà ce que je veux te dire – et non mère ni marâtre (ce serait presque la même chose) ;                             
                                                                                                                                                              qu’aveugle et précise
elle passe vite en pressant les gonades de tous ;
                                      qu’elle  a vaincu depuis toujours et nous pensons – idiots ! – pouvoir lui faire du mal 

   qu’elle nous regarde ensuite bêlant tout bas avec ses yeux-rectangles vides de l’autre côté de la plage hivernale,
tandis que nous restons piteusement embarrassés sur quoi faire de nous-mêmes, sur
                                                                                                 où s‘enfuir »).

6.
(En bêlant)
(« Chaque partie est revenue dans ses propres frontières, chaque chose récite à nouveau et pour toujours son nom propre, elle a arrêté
                    de jeter des ponts, des fleurs
                                                         vers les récepteurs, vers les temps et les espaces alentour.
Mais si chaque chose est un pur être en soi, chacune est chaque autre, vous devriez le savoir ;
                                                                                                   et il n’est pas utile de se répéter en légions de convexes, parfaits »).  

 («Vous avez été prévenus »).


© les auteurs et CIRCE

...

[N.B. Il n'a pas été possible, pour des raisons d'architecture imposée du Blog, de respecter exactement la disposition du texte original. Nous nous en excusons auprès de l'auteur] 

lundi 11 février 2013

Guido Mazzoni


Guido Mazzoni est né en 1967. Il a travaillé à Pise, Paris, Londres et Chicago. A présent, il est professeur de littérature italienne à l'Université de Sienne. Il est l'auteur des essais Forma e solitudine (Marcos y Marcos, 2002), Sulla poesia moderna (Il Mulino, 2005), Teoria del romanzo (Il Mulino, 2011). Son premier recueil poétique, I mondi, où l'on trouvera l'original du poème présenté ci-dessous, et qui comprend des textes écrits de 1997 à 2007, a été publié en 2010 chez l'éditeur Donzelli.


Pure Morning

Le heurt des gouttes sur les feuilles,
la buée, la lueur qui éclaire
les géraniums arrachés et encore verts dans la vapeur
de la glace qui fond,
la terre éparpillée des pots sur le balcon – nous voyions
une banlieue énorme au delà du grillage
de la terrasse et dans les lumières
de la maison les gens vivre,
plonger dans le noir les pièces éclairées ; et puis un peu plus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .  . loin,
parmi les espaces vides, les fils et le mur
du périphérique, commençait
le réseau des boulevards et la métropole
immense se montrait. Après, si le ciel
s'éclaircissait et les colonnes
des phares traçaient les routes, le vrombissement
à l'extérieur des vitres était plein
des vies que je voyais
se figer en ces instants, lorsque la file
des voitures s'arrête et que nous nous regardons
exister par delà les vitres, parmi les feux,
avec leur cercle dans le cône de la pluie, dans les siècles
qui maintenant s'avancent vers moi
par les champs cultivés, par les péages
de Milan si le brouillard se dissipe. Chaque vie
est seulement elle-même : cette lumière
basse sur les maisons, les premiers trains
qui fendent le vent et nous surprennent
dans une espèce de torpeur,
la pastille dans le verre, les adolescents
dans la vidéo, qui chantent la douleur ;
lorsqu'il semble que l'esprit cache
à soi-même le geste de fuir
la matinée pure, les faits nus,
dans le bruit de tous le temps qui se perd
pour être seulement ce que nous sommes maintenant,
pour devenir seulement solitude.




© les auteurs et CIRCE

mercredi 9 janvier 2013

Giovanni Raboni

Giovanni Raboni (Milano 1932 - Parma 2004) est l'un des poètes importants du second XX° siècle. Il écrit à partir de 1949 les poèmes de Gesta Romanorum, publiés beaucoup plus tard grâce à Carlo Betocchi avant de confluer dans un recueil éponyme en 1967. Mais son premier livre de maturité est peut-être, après Il catalogo è questo, L'insalubrità dell'aria (1963), suivi de Le case della Vetra (Mondadori, 1966) ; viennent ensuite Cadenza d'inganno (1975), Nel grave sogno (1982), A tanto caro sangue (1988), Versi guerrieri e amorosi (Einaudi, 1990). Avec Barlumi di storia, il reçoit le prix Librex-Montale 2003. Avec A. Porta, il publie en 1970 une anthologie poétique pour les enfants, Pin pidìn (Feltrinelli). Il travaille pour diverses maisons d'édition (Garzanti, Guanda) et journaux (littérature, critique théâtrale). Intellectuel respecté, grand traducteur - en particulier du français (Proust) - Raboni écrit également pour le théâtre (Rappresentazione della croce, Alcesti), la radio, et reste, pour les plus jeunes poètes italiens, un exemple d'accueil et de générosité encore inégalé. Paru posthume, Ultimi versi, postfazione di P. Valduga, Garzanti, Milano 2006 (voir site officiel Raboni.it).



Cantano di paura...



Ils chantent de peur dans le jardin
broussailleux, empli d’ombre, les étourneaux
du couvent. Personne plus qu’elle
ne fortifie la voix,
pas même l’amour. Plus tard, déjà le matin,
un doux serviteur, par vieillesse
fripant les syllabes, nous dit 
que les étourneaux font cela : de chaque côté
de tout champ ou jardin
qu’ils estiment être leur demeure
ils mettent des sentinelles pour qu’elles crient
si quelqu’un, bête ou personne,
en franchit les frontières… Et qu’ils distinguent
entre un danger et l’autre,
entre spoliation et mort… Ainsi ils poussent
ce chant qui est toujours de terreur
mais qui chaque fois varie, nous chuchote
notre informateur. Mais il ne sait dire
comment et combien il varie, et ça ne figure même pas,
semble-t-il, parmi ses pensées chenues.



* * *


Ogni tanto succede...


De temps à autre il arrive
de traverser Piazza Fontana.
Comme de nombreuses places de Milan
Piazza Fontana aussi
avec ses quelques plantes maigres
et son périmètre fuyant
comme si désormais aucune géométrie
était ne disons pas praticable
mais même pas concevable,
plutôt qu’une véritable place
est le regret ou le remords d’une place
ou peut-être même (et pas pour tout le monde,
mais seulement pour qui cultive depuis longtemps
plus de pensées de mort que de vie)
rien d’autre que son nom.

. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Barlumi di storia (Mondadori, 2002)


.

 ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ; ;; ; ;  ; ; © les auteurs et CIRCE
  

vendredi 7 décembre 2012

Andrea Raos



Andrea Raos (1968) a publié Discendere il fiume calmo (Poesia contemporanea. Quinto quaderno italiano, Crocetti, 1996), Aspettami, dice (Pieraldo, 2003), Luna velata (cipM – Les Comptoirs de la Nouvelle B. S., 2003) et I cani dello Chott el-Jerid (Arcipelago, 2010). Il est présent dans des volumes collectifs comme Prosa in prosa (Le Lettere, 2009) et a dirigé l'anthologie de poésies italienne et japonaise contemporaines Chijô no utagoe - Il coro temporaneo (Tokyo, Shichôsha, 2001). Il s’est occupé de faire connaître la jeune poésie italienne en France et vice-versa. Des traductions de ses poèmes ont paru dans les revues Le cahier du refuge (2002), If (2003), Action poétique (2005) et Exit (2005). Le texte ci-dessous est extrait du recueil Le api migratori (Oèdipus, 2007).



Les chemins paralysés



                Tombé loin du vent, il survole une ville.

Nous y sommes à la cogne. Ça se brise.
Se heurte tandis que le vent s’habitue à notre être là.
Le couvrir, ne pas y voir, dans ce cheminement.
              
                Nous avons dépassé un premier pas, un premier fleuve,
                en continuant pendant que le vent passait dit-il.
                Cause la faim ne pas rester, insinue sans cesse, la ville.

« C’est comme un rêve que je faisais, enfant »
nous disait qui nous crée, qui déjà mourait :
centre commercial vu d’en haut, centre immense,
              
                d’étagères par centaines, centaines de mètres de hauteur,
                escaliers l’un contre l’autre, passerelles,
                gens tridimensionnels

marchandise partout, même dehors,
même dedans, en synchronie,
en plusieurs couleurs, musique assourdit.

                Ce sont des surfaces une par espèce,
                ce sont des niveaux d’enchevêtrée et d’éclose,
                de matière

et pleine, et noire, arrive en plein, sur la marchandise, sur la musique,
la horde entière qui se répandait épandue,
vague s’épand et la clientèle explose,
              
s’ouvrent en éventail sur la gerbe en rayons si :
1) produits pour la maison 2) machines à laver 3) livres et quotidiens
4) confiture 5) poissonnerie 6) légumes

et c’est pleine fuite qui se déchire à l’arrière, en arrière,
et qui ne sert pas, totalement
implosée. Qui se ferme en éventail, fait des chemins paralysés, en premier,

                dans la gerbe par une première, ouverte
lacérée.  Toujours moins, alors qu’ils tombent,
l’un engourdi, l’un contracté, oh douleur,

que demandent-ils, que crient-ils, ou réduisent-ils, oh souleur,
cette clientèle noircie, brune
de son sang que rien, ne tient, ne retient
              
                et goutte, et dégoutte. Et tombe. Et entends tandis qu’il varie, comme il tombe
                doux à la douceur son bruissement, l’essaim
                qui tente encore lentement, ouvrir des veines

et en faire des rigoles, des ruisseaux, des branches –
tombent corps
et boîtes.   

                Nous en faisions tellement peu, de ce corps, des corps,
                qu’encore moins il en restait, encore mal.
                C’est comme qui mourait, qui nous crée :

« Encore un peu moins, je t’en prie, un peu moins mal. »



© les auteurs et CIRCE

lundi 5 novembre 2012

Enio Sartori


Enio Sartori, directeur de Trickster, Revue du Master en Etudes Interculturelles de l'Université de Padoue et professeur de Lettres au lycée Arturo Martini de Schio (Vicence), s'occupe des relations entre langues, territoires et migrations, notamment dans le Nord–Est de l'Italie. Parmi ses publications, on citera sa prose poétique Vedi alla voce corpo (Ellemme, Roma, 1989), l'essai d'anthropologie culturelle et religieuse Alla soglia dell'alba. Il Summano e la leggenda di sant'Orso tra mito e storia (Signum, Padova, 2000), le recueil poétique Parole suonate in controcanto (Il Narratore, Padova, 2002) et le travail de critique littéraire sur la poésie de Zanzotto Tra bosco e non bosco. Ragioni poetiche e gesti stilistici ne Il Galateo in Bosco di Andrea Zanzotto (Quodlibet, 2011). Il est également l'auteur des textes en dialecte que nous traduisons ci-dessous, pour l'album musical de Patrizia Laquidara Il canto dell'anguana (Slang Records, Brescia, 2011).



Fais dodo note
de sorcière, chant
qui enchante
câlinerie divine
cantilène berceuse
voix de mégère
langue enjôleuse
emporte-moi

Jaillissent du gouffre
le plus sombre et profond
silhouette et flamme
ivres de danse
oh l’envie
la soif
de la regarder
de la toucher
au moins une fois

elle s’en va, en passant tout près
elle s’en va, elle va ailleurs
fais-la chanter mais laisse-la partir

elle s’en va, elle s’engloutit
et je reste, je reste troublé
fais-la danser mais laisse-la partir

Blanchit la lune, blanchit la laine
elle saute dans l’air, ivre de danse
la vague tourne en une forme magique
pas feutré, elle est un souffle, on dirait


elle s’en va, elle s'engloutit
elle s’en va, elle part dans le vent
fais-la chanter mais laisse-la partir

Fais dodo note de sorcière
chant qui enchante...




La pauvre fille s’émousse
elle s’enlise dans la mémoire
éclabousse, goutte et gâte
et déchire, elle dépasse
elle se glisse madame la guivre
dans la brèche du temps
se frotte soupire et pousse
et glisse la guivre vissée
guivre la basilisse reithia ritiè
anda tiketetanda Tita Tela Tita Te
guivre la basilisse reithia ritiè
anda tiketetanda Tita Tela Tita Te

L’erbe se dénoue et devient salive
la guivre se redresse et s’enflamme
pieds nus elle danse et devient pluie
s’enroule dans l’eau et se dissipe
elle saute dans le vent et va dans l’air
sirène mélusine nymphe sorcière

La pauvre fille s’émousse      
elle s’enlise dans la mémoire
glisse goute et flotte
et remue morte de rire
elle se glisse madame la guivre
dans la brèche du temps
se frotte soupire et pousse
et glisse la guivre sechée.
guivre la basilisse reithia ritiè
anda tiketetanda Tita Tela Tita Te
guivre la basilisse reithia ritiè
anda tiketetanda Tita Tela Tita Te

L’erbe se dénoue et devient salive
et froisse et siffle et éclabousse, elle est 
folle et possédée


trad. Lucrezia Chinellato et Sarah Ventimiglia

© les auteurs et CIRCE



samedi 20 octobre 2012

Nanni Balestrini


Nanni Balestrini (Milan, 1935), poète, romancier, artiste plasticien, n’a plus vraiment besoin d’être présenté. Parmi les principaux collaborateurs de la revue Il verri dès ses débuts, inclus dans la célèbre anthologie I Novissimi, membre fondateur du Gruppo 63 et peut-être un des plus radicaux représentant de la Néo-avant-garde Italienne, il avait fait scandale avec ses premières tentatives de poésie électronique dans le recueil Come si agisce (1963). Maître du collage et du montage, à l’origine d’un style épique en mesure d’exprimer les contradictions et les tensions de l’époque contemporaine - dans les romans Vogliamo tutto (1971) ou Sandokan. Storia di camorra (2004), par exemple - il est parmi les rares écrivains qui ont fait preuve d’un engagement constant pour et par la littérature comme en témoigne sa production dès les années soixante jusqu’à son dernier recueil Caosmogonia (2010). Ci-dessus la traduction d’un fragment inédit de son « opéra-poésie » Arianna.  


ARIANNE, 1 

s’effrite magnifiquement
rebondissent infinies

des aubes polluées
accrochées au ciel

à peine creusé
affleurent des espaces

ventouses attrapent
flottent éparpillés

des fragments frais
sur le toit jaune

pages arrachées
mots postiches

coulent dégonflées
douloureuses cigales

résonnent dans les trous
encore habités

laissent passer
seulement peu de lumière

lentement se déroule
la dernière attente

rien plus comme avant
dans la vitre saignent

reste seule la fragile
inutile étincelle

filament suspendu
des percussions éraflent

d’invisibles horizons
est en train de s’en aller

la peau arrachée
ne compte plus rien

enfermés dedans sans
appuyer les mains

sans dents en soufflant
un rythme instable

d’incessantes figures
défilent absentes

avides tentations
tentacules éteints

en croisant les doigts
imitations éphémères

chancelant tu suis
ce qui reste

éperdument en
périmètres de glace

traces délabrées
l’entonnoir du présent

plus bas plus bas
plongeon dans le noir

en remuant en vain
arrêter impossible




© les auteurs et CIRCE