porta

porta
Daniela Iaria, "Attraverso la porta bianca-fiume", 39x41 cm, 2004.

mardi 30 octobre 2018

Eugenio De Signoribus


Sur le dernier recueil d’Eugenio De Signoribus, Stations (Stazioni, Lecce, Manni, 2018)
et pour que tu sois je prie,
idée vivante, écrin et asile
Utopie”, Lettre vers l’aube


Eugenio De Signoribus, l’un des plus authentiques poètes de l’Italie aujourd’hui – qui en compte beaucoup – publie un ensemble de textes allant du début des années 1990 (la date a quo indiquée sur la couverture, coïncidant avec la mort de son ami Paolo Volponi, 1994, est un point de référence éditorial) à 2017 (un « Congé » adressé aux correspondants français dont De Signoribus se sent proche, et déjà présent, avec quelques variantes, dans Aucun lieu n’est élémentaire procuré par M. Rueff aux Cahiers de l’Hôtel de Galliffet). À cette veine nouvelle peut se rattacher sans désaccord la petite élégie pour Yves Bonnefoy « Quand un vaste désert… » que nous avions donnée sur Recours au Poème en juin 2016 (voir https://www.recoursaupoeme.fr/eugenio-de-signoribus-petite-elegie-a-yves-bonnefoy/ ) et aussi, récemment réécrite, sur le nouveau recueil[1]*. Au reste, les pages pour les amis Volponi, Caproni, Giudici, E. Bellucci ou A. Gareffi, ainsi que la splendide série des sombres Exodes qui vient clore le livre, vont dans la même direction, avec une lucidité qui ne peut s’exprimer efficacement que par la dimension esthétique (ici, l’écriture) : « Je suis dans le bois comme / un transparent forain » (Exode sixième). L’Italie humiliée en ses régions marginalisées est partout sous-jacente à ce discours où le privé est aussi celui, commun, de tous, au-dedans et dehors, accueillis et rejetés. Dans une poésie – on l’aura compris – inévitablement politique jusque dans l’hommage aux amis disparus, la déploration des dévoiements récents de l’ultime stade du capitalisme (Iceberg avec figure, Vers le 25 (avril et décembre) – un titre presque pasolinien –, Unisson français), la quête d’un refuge-résistance actif comme l’avait clamée la Ronde des convers (2005, trad. franç. 2007, voir http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2008/02/eugenio-de-sign.html ), les Stations s’inscrivent naturellement le long d’un chemin de croix civil, que De Signoribus veut suivre jusqu’au bout sans résignation, « avec les nombreux (par guerres-faim-eaux) et les quelques-uns (spectateurs-souffreurs-impuissants) » (Adresse au lecteur)… nous aussi, peut-être.
Dans un ouvrage aussi riche, que cette courte note ne suffira pas à présenter, je n’ai eu qu’à ouvrir la première page de la première partie : une élégie encore « sur le seuil de la maison », Tavola picena (à savoir planche peinte du Picénum, l’ancienne région de Leopardi). Il se trouve que la tonalité mélancolique et douce, certainement pas soumise, outre qu’elle fait écho au célèbre Genêt ou la fleur du désert du grand aîné, entre en harmonie avec d’autres dits ou chants de la côte adriatique centrale, comme chez Tonino Guerra, Franco Scataglini (à quelque bercement rythmique près), Gianni D’Elia ou, justement, Ercole Bellucci ; le premier Pascoli, des « humbles tamaris » et de Giovannino, ne serait pas loin, ni même Sereni (le monde d’avant le nôtre, Luino/Luvino et son vide-plein énigmatique)… Et au delà, bien sûr, en résonance avec des voix poétiques du monde entier (je cite rapidement Thierry Metz : « Il y a peut-être un centre / que chaque mot cherche à dire » – L’homme qui penche, en guise d’exemple), ou du petit pays - monde. Quand la figure des apparemment vaincus, tels de nouveaux Abel (l’exergue, de la section Utopie, en serait une bonne illustration), devient une ancre possible de salut, ou du moins d’espérance : « tu es / et dans ton signe je pleure qui est tombé / et l’inconnu qui est seul dans l’obscur / et j’ai la mémoire de qui a été et muet / à présent est ombre sur le mur // et pour que tu sois je prie, idée vivante, écrin et asile […] ». Non, les Stations de De Signoribus, dans leur âpre pitié, ne sont pas à jamais solitaires.
(J-ch.V.)



               Panneau picénien
La maison de ta naissance avec le temps
s’est réduite à la coquille d’une noix
et à une voix perdue dans le moisi
des murs et aux yeux saisis dans la mêlée
des menues lueurs aux fenêtres brisées

outrepasser ne se peut l’invisible
barrière de l’esprit quand se termine
la tolérance de soi qu’un désamour
sur les confins adriatiques se visse
ou au regret s’attire comme à aimant

en de rares points la lumière du soir
sent encore les mûres et encadre
des visions toujours pas cachetées
ou par feint décorum illuminées
outre la nudité de l’air marin…

lorsque en hiver la tempête déchaîne
rend sonore la mer contre les môles
resuçant toute chose sans effort…
aux sons esseulés du discours aqueux
même la vue présente se désencadre

tu vois alors en piétinant les vertes
vomissures de la mer comme était d’abord
la nature du lieu : blancs ouverts les bras
et à l’écoute et en soi recueilli
le corps félin de l’être maternel

et au delà de sa sûre trace
les roseaux drus faisant coupe-vent
entre la scène domestique et fériale
et l’autre, da galets et tamaris,
de brunes eaux, tremblement fatal…

vue d’en haut la fumée était commune
aux toits, montant des cheminées
quand les collines étaient des icebergs
et qu’un gros nuage bas stationnait
pour l’œil devenu boule d’un devin

les enfants en fantômes sous les draps
s’accroupissaient ou bien se dépouillaient
dans les balançoires fébriles… en échange
d’obéissance ils obtenaient en prime
l’ami gentil pour la convalescence

les pères fumeurs dans les ciels de cendre
voltigeaient ou passagers dans leur maison
aux repas et aux siestes… ou en ennui
tiraient en long les cartes, solitaires
qui n’offraient nulle réponse salutaire…

les lycéens des dernières classes
en petits groupes laineux se déplaçaient :
sur un banc de sable à sec les tourmenteurs,
sur la place centrale les aspirants
chefs de tous les sujets ignorants…

s’ils avaient eu leur examen à la fac
ils prenaient des airs et des poses
sacerdotaux ou mécréants… pendant
que les gens déférents tenaient boutique
et hissaient d’autres enseignes au néon

et dans les quartiers, serrés contre les portes,
se tenaient assis les vieux tout tordus
à regarder qui déplaçait l’air
devant leurs yeux larmoyants qui lançaient
des allusions accordées à leurs dictons…

et l’enfant qui traînait aux alentours
ne comprenait pas le mystère chuinté…
et s’il s’arrêtait sans faire de bruit
il écoutait dans le suspens silencieux
la respiration qui disait le vrai…

(tous les lieux étaient à distance
et nourrissaient la source imaginaire
et enflammaient les paisibles lumières…
aucun lieu n’était élémentaire
mais tous ils étaient aveuglants)


trad. J.-Charles Vegliante



Notes de l’auteur :
La première mise en forme du texte remonte probablement à la moitié des années 1990. Le paysage de référence est en revanche relatif à la fin des années Cinquante, avant sa rapide, violente transformation.
Le lieu est Cupra Marittima, sur la côte de l’Adriatique médian (mais il pourrait être n’importe quelle autre localité).
“Tavola” est à entendre comme dans les arts figuratifs : bois sur lequel on peint. Il s’agit ici de supports fragiles, périssables, où le petit tableau ne subsiste que dans la mémoire.
“Farfugli” : mots dits à moitié, confus, marmonnés ; langue close, compréhensible seulement par les membres du groupe.



Stazioni - 1994-2017, Lecce, Manni, 2018 (p. 11-13)





 © les auteurs et CIRCE









[1]* Voir : http://www.lenouveaurecueil.fr/Elegiehommage.pdf (oct. 2018), que nous remercions.    


jeudi 19 octobre 2017

Franco Fortini

Le poète, traducteur, universitaire, intellectuel engagé Franco Fortini aurait eu maintenant 100 ans... Nous avons été très proches de ce grand aîné - au demeurant bon connaisseur de la littérature française (et allemande) -, lequel avait même participé à l'un de nos tout premiers séminaires de traduction, dirigé par le regretté Mario Fusco et J.-Ch. Vegliante. Comme il arrive parfois, lorsque le bon "service" des "amis" n'est pas la priorité d'une équipe, cette proximité a fait que Franco a été un peu presque oublié parmi les auteurs ici présents. Que ce petit choix, venant compléter d'une part une publication ancienne de Fédérop (où déjà L'abolition prochaine de la nature - alors inédit - figurait sous une forme légèrement différente) et un n° des "Langues Néo-Latines" (265, juin 1988) pour lequel le poète avait donné quelques inédits (par la suite intégrés au fondamental Composita solvantur, 1994) ; d'autre part les Chansonnettes du Golfe, publiées dans une grande revue parisienne quelques mois avant la mort de Fortini (28 nov. 1994), alors que la guerre du Golfe était encore dans tous les esprits, fasse pardonner une telle amicale distraction. Plus récemment, d'autres textes traduits ont paru sur "Recours au Poème" et "Poezibao", ainsi que dans notre site CIRCE.
Mais il n'est peut-être pas fortuit, après tout, que cette longue série de traductions d'une "autre poésie italienne" s'achève aujourd'hui avec cet auteur né en 1917... Non, bien sûr, « Nulla sarà perduto ma anche se fosse ⎢ Anche se non esistesse nessuna salvezza ⎢ [...] »...  
[J.-Ch. V.]



L'abolition prochaine de la nature



Les petites plantes viennent vers moi et me disent :
« Tu ne peux rien faire, nous le savons, pour nous.
Mais si tu veux, nous entrerons dans ta chambre,
branches et racines parmi tes papiers auront refuge. »

Je leur ai dit oui à cette demande
et le troupeau de feuilles est là qui me regarde.
Avec les forêts je reposerai, avec les herbes lasses,
innumérables armées vaincues qui me défendent.
                                                                                         1984



              (On m'a expliqué...)

On m'a expliqué que les bêtes, les herbes
aveugles, modestes, vaincues, assoupies
ou en soi recueillies, négligées, lasses,
figées dans mes vers,

sont une mère de moi-même, images
de sommeil et de protection.
Mais désormais je n'ai plus sommeil, ni protection.
Sans répit est ce mal, père.
                                                                                        (2 octobre 1994)





Encore sur le Golfe


Que, d'immondes armées,
les métaux en décharges
de rouille et de goudrons
dessèchent les vallées.
Or qui a tué, pleure,
mais juste en rêve ; et puis
puisse oublier. Car ses
pleurs ne servent à rien.

Où courut le liquide
qui les méninges baigne
de crânes innombrables
pointe, ah, un maigre épi,
une avoine ! Et l'aride
piquant broute la chèvre.
Cette espérance s'ouvre
aux vivants d'ici-bas

jusqu'à ce que tordus
crient les gonds de la terre
et, chantant, bleus s'embrasent
les mondes dans la guerre
des espaces, des clairs
astres d'outre le temps
et vacant rie le temple
de l'Être qui là fut...
                                                              
                                                                                                       (Light verses e imitazioni, 1994)
                                                                                                              - Composita solvantur -
                                                         (tr. J.-Ch. V.)




© les auteurs, et CIRCE




mardi 1 août 2017

Elio Pagliarani

Elio Pagliarani (25 mai 1927 - 8 mars 2012) a été l’un des auteurs remarquables de la deuxième moitié du XXème siècle italien, trop peu connu ici. Avant tout poète, proche d'un certain réalisme même au sein de la célèbre néo-avant-garde des années 1960, critique théâtral (pour Paese sera), intellectuel engagé, Elio Pagliarani a été enseignant à Milan avant de s'installer à Rome où il collabore à Quindici et à la "Cooperativa scrittori", et fonde la revue Periodo Ipotetico qu'il dirigera (entre autres, Valerio Magrelli y fait une très précoce apparition, aussitôt répercutée dans notre Printemps italien, 1977). Il écrit aussi pour la scène (La bella addormentata nel bosco, 1987) et divers journaux. Après des recueils comme Cronache e altre poesie (1954), il atteint la notoriété avec "Progetti per la ragazza Carla" (1959) publié en entier dans le n° 2 de Il Menabò, la revue de Vittorini et Calvino (1960), et enfin en volume : La ragazza Carla e altre poesie chez Mondadori en 1962 (mais le petit "roman en vers" avait été déjà inséré dans l'anthologie des "Novissimi" de 1961). Deux ans plus tard, Lezione di fisica, complété dans Lezione di fisica e fecaloro (Feltrinelli, 1968) marque un temps fort d'expérimentation, cependant que mûrit le projet d'un second "roman en vers", la Ballata di Rudi (en 1977 sort un "doppio trittico di Nandi" mais le livre achevé ne verra le jour qu'en 1995 : La ballata di Rudi, Milan, Marsilio). En français, nous en traduisions quelques fragments pour la belge L’VII, magnifique revue mal distribuée en France, et les Langues Néo-Latines. Suivent des Épigrammes, imitées – si l’on peut ainsi dire – de Savonarole, puis d'autres moralistes du passé, dont un court choix est présenté ci-dessous (de : Epigrammi ferraresi, Manni, 1987) ; le goût pour la parodie, avec collages, récritures, anamorphoses etc. est peut-être une constante de son œuvre, assez peu étudiée (mais le manuel pratique de dactylographie, repris dans La ragazza Carla, lui, est bien connu). Il faut rappeler aussi – avec ses inévitables simplifications d'époque – un important Manuale della poesia sperimentale (en collaboration avec G. Guglielmi), Mondadori 1966.

[J.-Ch. V.]



Épigrammes ferraraises


1.
Dans l’insipience qui est la mienne je dis qu’il me faut parler.
Ceux-là disent qu’est bienheureux celui qui a du bien.
Les six avec leur hache à la main furent tous des anges.

2.
La prophétie n’est pas chose naturelle ni ne procède de cause naturelle ;
beaucoup l’imaginent jaillie de disposition individuée
par purge et saignée : plus un homme a purgé de ses vices
volonté et attachement aux choses du monde
d’autant mieux il sait deviner les choses futures.
Cela n’est point vrai et se démontre : car la prophétie a été donnée même aux méchants
comme fut Balaam homme très-scélérat.
Comme vient le soir, casse le mur : ne sors pas par la porte.

3.
En découle que la terre de par son appétence naturelle va vers le bas
et que l’amour est accident.

4.
Jeunes gens, vous n’avez pas fait toute chose.
Lavez-vous du reste tout ce carême.
Lavez-vous de l’anathème : vous avez la malédiction en votre demeure.
(Ils ont tant de bien qu’ils s’y étouffent).

5.
Mais les miracles se terminent quand ils sont réalisés
comme est d’illuminer un aveugle, qui termine à la lumière
ou de ressusciter un mort, qui termine à la vie.


                                                                     
                                                                             




                              Epigrammi ferraresi, 1987 (tr. J.-Ch. Vegliante)











 © les auteurs et CIRCE