porta

porta
Daniela Iaria, "Attraverso la porta bianca-fiume", 39x41 cm, 2004.

lundi 27 juin 2016

Valentino Zeichen

Poète et romancier, Valentino Zeichen (Rijeka, 1938), vit à Rome depuis les années cinquante. Dès son premier recueil, Area di Rigore (1974), il est apprécié par un poète comme Elio Pagliarani qui reconnaît en Palazzeschi et Gozzano ses « ancêtres » poétiques. Le ton distancié et ludique, l’ironie et le ton familier de sa poésie caractérisent également ses recueils successifs, parmi lesquels Ricreazione (1979), Museo interiore (1987), Metafisica tascabile (Mondadori, 1997), Ogni cosa a ogni cosa ha detto addio (Fazi 1997), Neomarziale (Mondadori 2006). Son dernier roman, La sumera (Fazi, 2015), a reçu aussi un très bon accueil.




Sémiotique

Comme le voyant rouge qui
s’allume sur le tableau de bord
et signale au conducteur
que l’essence est presque finie,
ainsi le sentiment
que je nourrissais pour toi
est sur réserve.

de Metafisica tascabile, (Mondadori, 1997)



Fouiller ou ne pas fouiller     

N’importe quel air oxyde
le mérite des découvertes.
Étranger, quand tu vois
des fouilles en cours
détourne ton regard
et dirige-toi ailleurs.
La vue de nouvelles ruines
fausse ta carte touristique
et n’élève pas d’un cran
l’échelle inatteignable
des vestiges retrouvés.
En notre absence
nous confierons le sous-sol
aux postes cosmiques
afin qu’il l’adressent
à une postérité inconnue,
pour qu’on se souvienne de nous,
selon le Canon Occidental.

de Ogni cosa a ogni cosa ha detto addio (Fazi 1997)



L’art des conserves

Il décline, l’été mûr
de fruits newtoniens
que la fée des confitures
conserve en pots stériles
aux emballages durables.
Alors que le cuisinier se plaint
des nourritures périssables
et des odeurs volatiles.
Que te souvient-il de l’enfance ?
des confitures, jamais des plats.
 


de Neomarziale (Mondadori 2006)



© les auteurs et CIRCE


jeudi 19 mai 2016

Amelia Rosselli

On ne présente plus Amelia Rosselli (Paris, 1930 - Rome, 1996), certainement parmi les poètes contemporains italiens les plus connus et aimés. Il importe toutefois de rappeler que CIRCE n’a pas cessé de s’intéresser à sa figure d’écrivaine multilingue dont on connaît en France au moins Impromptu (éd. bilingue par Jean-Charles Vegliante revue par l'auteur, Paris, Tour de Babel, 1987) ainsi que d’autres traductions de textes rares. Parmi les publications récentes, signalons l'édition trilingue d'Impromptu procurée par G.M. Annovi (Toronto, Guernica ed.) et le n° spécial de Nuovi Argomenti, printemps 2016, coordonné par Maria Borio.



Di sollievo…


De soulagement en soulagement, les bandes blanches les papiers blancs
un soulagement, de passage en passage une bicyclette toute neuve
avec l’eau de javel qui asperge le cimetière.

De soulagement en soulagement avec la veste blanche qui dépasse brunâtre
sur l’abîme, croyance, tatouages et rangées de téléphones, pendant que,
dans l’attente de M. le député, j’ouvrais ma veste. De maison en maison

télégraphe, une bicyclette en plus, s’il vous plaît, si vous pouviez en quelque
sorte pousser. De soulagement en soulagement poussez ma bicyclette
jaune, ma fumée transitive. De soulagement en soulagement tous

les papiers épars au sol ou sur la table, lisses afin de croire
que le futur m’attend.

Que le futur m’attende ! que m’attende, que m’attende le futur
biblique en sa grandeur, un sort tordu je ne l’ai pas trouvé
en faisant le tour des boucheries.




Forse morirò…


Peut-être je mourrai, peut-être je te laisserai ces
petits papiers, en souvenir : ne distribue point 
de pensées dans les sylves, aux pauvres, mais aux
riches, offre en don tout mon sang.

Et mon sang en riches flots refuse
d’être surpris : promiscuité aux voisins
ou une selle en sylve. Serre autour                     
de moi ta main fleurie, repars pour
un autre cas de fioriture exsangue, je
n’ai jamais promis, permis, d’être
celui qui languit.

Mais sur le chemin de la vie il est une bataille
De petits chiens, spectaculaire éventail à
mes condoléances. Attelle encore le char
sur mes lèvres, qui en condescendant à
parler, étranglent, le sang, la vision
d’un inceste de sourires, promiscuités
indirectes imperfections. Tant de causes à
mon déguisement ambigu : un petit ventre
qui respire, une voix qui se tait, et l’aspirine
négligée qui rappelle : la mort est une douce
compagnie, elle te retire, en dehors des aspirations.

Morte j’engage le vers traumatologique
à contenir ces mots : écris-les sur ma 
tombe perdue : « elle n’écrit pas, elle meurt
juchée sur le panier de choses indigestes
incertaines ses manies ».

Incertaines ses prétentions, et la floraison en
deuil, met en garde. Mitraillée par un fleuve
de mots, elle argue, choisit une voie, non
conforme à ses dextérités, s’il en était
pour contribuer à la grande réforme des pensées
si tenaces. Elle pose sa main droite sur le volant
le brise et fluette s’envole pour les magnifiques
fleuves.




Serie ospedaliera (1963-1965)

© les auteurs et CIRCE

mardi 19 avril 2016

Gianni D'Elia

Gianni D’Elia (Pesaro, 1953) est poète, romancier, traducteur, critique littéraire et parolier. Il a fondé et dirigé la revue Lengua (1982-1994) née de la collaboration avec des poètes et des intellectuels comme Roberto Roversi, Attilio Lolini, Katia Migliori et Stefano Arduini. Il a remporté le prix Carducci en 1993 et le prix Brancati en 2007. Il a publié de nombreux recueils de poèmes parmi lesquels Notte Privata (Einaudi, 1993), Congedo della vecchia Olivetti (Einaudi, 1996), Bassa stagione (Einaudi, 2003) et Fiori del mare (Einaudi 2015) d’où sont tirés les poèmes ici traduits. 



La Camène flaminienne

– Décennie après décennie, déjà plus de deux mille
ans que nous avons vu s’enfoncer,
de la Baie, qui en port se profile,
la ville, disparue dans un trou astral…

Là, où est le Phare, avec un jeune scribe
sur sa tablette courbé à rédiger
des vers en plein air,  au delà du marais
nous entendîmes le tonnerre et des hauts cris…

Du milieu de la côte, voilà la grosse mer
remplir le gouffre en une aspiration
engloutissant vivants, bêtes, maisons,
temples, cabanes, rues, fortes murailles…

La falaise tremblait en rugissant,
glissait dans l’eau en mille éboulements,
brisait le grès  et le tuf séché
en mottes violentes, croûtons de pain….

Lui il fut emporté, j’ai vu tout
le village se poser au fond de la mer,
sous le sol des siècles et du deuil,
ce que jamais vous ne pensez piétiner

quand vous venez vous promener à la mer
la rive flaminienne, Camène du flot…   



La route de la mer

Je pense fort au film raté de chacun,
quand le cinéma recommence vivant
et comme sur un set claque chaque clap,
ici, sous le Phare, qui flashe aux brisants.

Je suis la route de la mer, qui brillait,
quand l’an 2000 paraissait un objet
tellement éloigné, comme ton projet
de faire de moi un rivage qui rimait…

Lueur lointaine d’une planète froide,
et dieu sait quand on allait y atterrir
alors que déjà a disparu l’avion
qui nous propulsait d’un millénium à l’autre…

La raison précède, mais la douleur rend,
et ainsi on est arrivé brusquement
aux derniers confins de cette grande vague
qui nous a amenés au complet naufrage…

L’aube rêve de toi sur la douce berge
chère ville des jours réduits en miettes
entre débris et éclats qui ici abondent
en craquetant sous nos pas qui ne sont plus,

et répandent comme un pleur dans les ténèbres
la lampe rayonnante de Palinure…
Oh, aucune musique plus que la mer
ne peut calmer, bercer et faire rêver,

où l’ombre glisse déjà dans le soleil
en gravant des personnes contre la maille;
ici, sous les falaises et les fumées
il y avait un autre âge, à présent sombré,

au milieu du grand débris que crée le flux
au rythme saccadé, lointain et profond…



Fiori del mare (Einaudi, 2015)



© les auteurs et CIRCE


lundi 14 mars 2016

Pasquale Di Palmo

Pasquale Di Palmo (Lido di Venezia, 1958) vit à Ca’ Noghera (Venise). Il a publié plusieurs recueils de poèmes: Arie a malincuore in Poesia contemporanea. Secondo quaderno italiano (Guerini e Associati, 1992), Quaderno del vento (Stamperia dell’Arancio, 1996), Horror Lucis (Edizioni dell’Erba, 1997), Ritorno a Sovana (Edizioni L’Obliquo, 2003), Marine e altri sortilegi (Il Ponte del Sale, 2006), et Trittico del distacco (Passigli Editori, 2015) dont sont tirés les poèmes ci-dessous. Auteur de nombreux ouvrages consacrés à la littérature italienne et française il est aussi traducteur du français (Artaud, Corbière, Daumal, d’Houville, Gilbert-Lecomte, Michaux, Radiguet).


Xolótl

Des années durant je me suis demandé pourquoi
un chien noir apparaît
dans cette image qui tant détonne
avec les portraits en buste
de ceux qui sont là et ne sont pas là.

Peut-être Xolótl, le dieu-chien, t’accompagne,
avide de cajoleries et de caresses,
le long du chemin aéré qui mène
là où – mais pas pour nous –
la lumière délire.

Pour les Égyptiens Anubis
pour les Chinois T’ien-k’uan
Cerbère pour les Grecs
Pour les Germains Garm :

on sait que les anciens associaient
la mort au symbole du chien.

Mais ta mère a choisi cette photo
seulement parce qu’elle t’imagine serein
dans un jardin anonyme
alors que tu caresses le chien
qui à jamais protègera ton sommeil.



****


À présent tu es un arbre, papa,
un de ces arbres
qui n’ont plus besoin de rien :
il suffit d’un peu de vent
un peu de pluie
pour vivre une vie
pleine de frissons,
de rossignols qui s’égosillent.

Les feuilles ont ta voix
et quand l’orage se déchaîne
tu t’éclaires d’éclairs
tu t’éclates de tonnerres.

À présent tu es un arbre, papa,
un de ces arbres
qui t’ombrageaient
dans le jardin de l’hospice
quand mes frères ou moi
te conduisions, taciturne, voûté,
dans ta chaise roulante, l’été dernier.

À présent tu es un arbre, papa,
un arbre grand
sans nom
où les moineaux se réfugient
quand il y a du vent
et la vie oublie la vie
et moi j’oublie
que tu n’es plus là. 



Trittico del distacco, Passigli Editore 2015


© les auteurs et CIRCE

vendredi 12 février 2016

Patrizia Valduga

Patrizia Valduga (Castelfranco Veneto, 1953) a publié les recueils poétiques Medicamenta (Guanda 1952), Medicamenta e altri medicamenta (Einaudi 1989), Donna di dolori (Mondadori 1991), Requiem (Marsilio 1994 et Einaudi 2002), Corsia degli incurabili (Garzanti 1996), Cento quartine e altre storie d’amore (Einaudi 1997), Prima antologia (Einaudi 1998), Quartine. Seconda centuria (Einaudi 2001), Lezione d’amore (Einaudi 2004), Il libro delle laudi (Einaudi 2012). Ha tradotto John Donne, Molière, Crébillon fils, Mallarmé, Valéry, Shakespeare e Kantor. Elle figure évidemment dans notre anthologie "Poésie italienne d'aujourd'hui". Les poèmes ci-dessous sont tirés de son recueil Requiem (Einaudi, 2002).



XV.
Le cœur saigne, et il se perd, le cœur    
goutte à goutte, se pleure au-dedans,
goutte à goutte, ainsi, sans clameur,
et lentement, oh, si lentement,
se perd goutte à goutte tout le cœur
et les pleurs restent ici, dedans,
on ne pleure des yeux, les larmes vraies
sont invisibles, là, dans la pensée.


XVI.
Sur le blanc du givre en lents flocons
se perd un peu de neige silencieuse,
tu avais une ombre noire au front,    
chaque jour t’enlevait quelque chose…
Il fait si froid, je couvre tes jambes
tu suis ton ombre mystérieuse,
ce papillon noir vif t’afflige
tu ne l’as même pas vue, cette neige.


XXIII. 
Oh, combien de vie en si peu de vie…
je suis ici et j’ai le cœur à voir
tu nous cherches des yeux… seule la vie
s’épuise en spasmes pour surmonter
la mort, que l’on défait avec la vie…
je suis là et je t’écoute inspirer…
Âme seule qui n’as plus de paroles,
tu parles par lumière de soleil.

De : Requiem, Einaudi 2002


© les auteurs et CIRCE