porta

porta
Daniela Iaria, "Attraverso la porta bianca-fiume", 39x41 cm, 2004.

mercredi 16 janvier 2019

Giovanni Raboni

Giovanni Raboni nous a quittés il y a bientôt quinze ans ; il était né à Milan en janvier 1932 (on a pu parler d'une "génération des années Trente", particulièrement importante dans la poésie italienne d'un siècle riche en poètes marquants) ; en 1967, après Le case della Vetra, il publiait Gesta Romanorum, dont cette "Représentation de la Croix" est en quelque sorte un prolongement plus abouti (Milan, Garzanti, 2000). CIRCE en avait traduit des extraits lors d'un séminaire décentré à Florence (Casa della Luce d'Alberto Caramella). La référence littéraire est évidemment là aux Mystères du Moyen Âge, souvent représentés sur les parvis des églises, avec ou sans l'aval des autorités théologiques - la poésie de Raboni, quant à elle, est tout à fait laïque, ce qui n'a jamais interdit l'aspiration à une transcendance, ne serait-ce qu'à celle de la poésie même. Ni les échos de situations on ne saurait plus actuelles, au Moyen Orient et ailleurs... Du moins, en ce qui concerne cet auteur, jusqu'aux lucides Barlumi di storia (Milan, Mondadori, 2002), que j'ai cru pouvoir rattacher à un "réalisme habité" aux côtés de textes de Sereni, Fortini, Majorini, Pagliarani et quelques autres moins connus. En 1988, Raboni donne A tanto caro sangue chez Mondadori (une version française chez Gallimard, 2005) ; en 2014, par les soins de Rodolfo Zucco, ont paru chez Einaudi Tutte le poesie, éclairées par quelques proses en conformité avec la volonté de l'auteur. Les liens de travail et d'amitié qui nous unissaient à Giovanni Raboni ont été rappelés en d'autres occasions, je n'y insiste pas (voir post du 9 janvier 2013, et présentation sur "Recours au Poème"). Comme pour Fortini récemment, cette nouvelle publication voudrait être une sorte de session de rattrapage, envers un ami que nous n'avons pas suffisamment honoré, in Memoriam.
JcV


Rappresentazione della Croce,
     2 - 4



2. Hommes et femmes de Bethléem

Mais comment! vous ne savez donc rien ?

De quoi ?

                 Des soldats.

                                          Quels soldats ?

Les soldats d’Hérode.

                                     Hein ? qu’est-ce qu’il dit ?

De quoi parle-t-il ?
                                 Il parle de soldats.

Je parle de ce dont tout le monde parle.

Hérode ? notre roi ?

                                   Taisez-vous un peu,
laissez-le finir.

                            Cela fait plusieurs jours
que les soldats s’attardent dans les villages,
entrent dans les maisons...

                                            C’est vrai!

                                                                 C’est vrai!
Ma femme aussi l’a entendu dire!

L’homme qui porte l’eau
les a vus de ses yeux!

                                     Au marché
tout le monde en parle!

                                        Ils sont si nombreux...

Ils abattent les portes...

Ils fouillent sous les lits, dans la cendre...

Ils cherchent quoi ?

                                  Et que veux-tu qu’ils cherchent ?
comme d’habitude : à manger, de l’argent...

Oh non, ni à manger ni argent. Pire :
ils emportent les enfants.

Tu es fou ? que veux-tu qu’ils en fassent
des enfants ?

                        Moi je sais ce qu’ils en font :
ils les tuent.

                         Comment ? Je n’ai pas compris.
Parle plus fort.

                          J’ai dit qu’ils les tuent.

Ils tuent les enfants!

                                   Mais pourquoi ?

Ordre d’Hérode.

                             Vous avez entendu ?
ils emportent les enfants! ils tuent les enfants!

Ils vont venir aussi chez nous : tiens, écoutez,
on entend déjà le bruit des épées...

Mais pourquoi ? pourquoi ?

                                               Ordre d’Hérode :
dans toute la région
aucun garçon de moins de deux ans
ne doit rester en vie.

                                  Mais pourquoi ?

Ils viennent aussi chez nous!
ils emportent les enfants! ils tuent les enfants!

Pourquoi ? Parce que quelqu’un est allé lui dire
qu’un enfant né dans ces contrées
deviendrait roi à sa place.

Ils viennent par ici! ils nous prennent nos enfants!
ils tuent nos enfants!

Ils arrivent!

                     Je les vois!
                                         Ils sont là
parmi les dernières maisons, au fond de la venelle...

J’entends le bruit de épées! je vois
la lueur des casques et des épées!





3. Zacharie

Tous ces anges, dans si peu de ciel!
L’air est encore convulsé par les ailes
des grands anges de l’annonciation
et déjà plus foncés, plus discrets se hâtent
les mini-anges de l’avertissement :
l’un a pris son vol pour conseiller aux mages
de passer à distance
du palais d’Hérode, un autre vole
vers l’Egypte, il doit trouver Joseph
et lui dire qu’Hérode, l’assassin, est mort,
qu’il peut revenir avec Marie et Jésus
en Israël, à Nazareth, chez lui...
Entre un vol et l’autre, le carnage.





4. Une femme, Marie

Femme
  Marie! ne pars pas. N’y a-t-il rien
  que tu veuilles raconter à une amie ?

Marie
  Oh si, bien sûr je veux. Mais depuis
  que nous sommes revenus à Nazareth
  tout est si tranquille, si clair,
  tout se répète avec tant d’ordre
  que je pourrais raconter seulement ce
  qui ne se peut raconter : la joie.

Femme
  Pourtant, si je te regarde, j’ai l’impression
  que tu as quelque part, qui sait où,
  un trésor tellement rare et précieux
  que tu as oublié où tu l’avais caché...

Marie
  Trésor ? caché ? tu veux rire!
  Mais c’est étrange : j’ai compris tout à coup
  que j’ai quelque chose, oui, à te raconter.

Femme
  Tu vois ? j’en étais sûre.

Marie
                                           Voici, de temps en temps,
  quand je range ou prépare à manger,
  il me semble que je réentends une voix
  que j’ai rêvée un matin, bien avant
  que naquît mon bébé, une voix
  qui disait des mots de salut
  mais aussi de réconfort, qui essayait
  de m’encourager, de me préparer
  à je ne sais quelle histoire effroyable
  encore à venir : mais laquelle,
  justement, je ne sais, je ne me souviens pas,
  je me rappelle seulement quelques phrases, ou plutôt
  morceaux de phrases : “je te salue,
  pleine de grâce” et puis “dans tes entrailles”,
  “ne crains pas”, “trône”, “il sera appelé”,
  “règnera sur la maison”... Mais ce n’était
  qu’un songe - ou du moins c’est ce
  que j’ai pris l’habitude de croire
  pour demeurer en sûreté
  parmi mes douceurs de chaque jour,
  pour que rien, pour moi et pour mes chers,
  puisse changer...

Femme
                               Au contraire beaucoup de choses
  vont changer, tu le sais bien, le bébé
  deviendra un garçon,
  un homme, s’en ira au loin...

Marie
                                                   Mais pas maintenant,
  pas maintenant! Mais dis-moi : si cette voix
  je ne l’avais pas rêvée,
  si je l’avais entendue vraiment ?
  et si, ensuite, Syméon...

Femme
                                           Syméon ?

Marie
  Oui, un homme, un vieux qui, à Jérusalem,
  quand nous avons présenté Jésus,
  s’est approché et a dit des choses
  que personne n’a comprises...

Femme
                                                        Bon, calme-toi,
  ma sœur, c’est un tort de chercher à comprendre
  ce que notre cœur
  n’est pas encore prêt à supporter.

Marie
  Mais prêt, mon cœur ne le sera
  jamais, même pas après, même pas...

Femme
                                                                 Ecoute-moi,
  ne te laisse pas faire, ne serre pas
  cette main qui pointe du futur!
  Il est tard : rentre chez toi, ma fille,
  et dis à ton mari qu’il me pardonne
  si je t’ai retenue dehors aussi longtemps.
  A cette heure, j’imagine, il a fini
  de travailler ; et le petit Jésus
  joue sur le sol à côté du feu
  et t’attend, il attend que tu le prennes

  dans tes bras et le lèves jusqu’au ciel.


éd. Garzanti, 2000

© les auteurs et CIRCE








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