porta

porta
Daniela Iaria, "Attraverso la porta bianca-fiume", 39x41 cm, 2004.

samedi 2 mai 2015

Gian Maria Annovi

Né en 1978, philosophe et italianiste, Gian Maria Annovi enseigne la littérature italienne à Los Angeles (USCLA). Il a publié La scolta (une figure anonyme de ‘badante’) avec Nottetempo en 2013, juste avant le recueil Italics dont nous avons choisi quelques pages ci-dessous (éd. Nino Aragno). De cette suite centrale du livre, La glòriola, il lit lui-même des extraits pour ‘Poetitaly’ 2015  ici.  Également critique, Annovi a publié un Impromptu d’Amelia Rosselli trilingue (Guernica), et collabore à nombre de publications papier ou en ligne. 



La gloriole                                        


la nouveau-née dans le tiroir      
oubliée peut-être dans la commode
ou derrière la pile des journaux d’hier
a certainement faim

(elle mourra, probablement)

toi par contre tu survis
à la chute des troncs de pin
dans le bûcher
au cours sur Dante
dans la grange :

la gloire de la langue
(paraît-il)                                    
ne pleure pas pour se faire alimenter



mais si la gloire est gloire
(donc)
qu’elle sache dire la gloire des choses

par exemple
le nom pour dire                              
l’ossature des plantes :
boisage ou boiserie ou
boisement voire simplement
un signe gravé sur l’écorce du
     cerveau
illisible à moins qu’ils te cassent la tête
     avec leurs matraques

qu’elle sache dire les choses nouvelles

par exemple
le nom de ses nouveaux citoyens
le nom du pays qui a comme frontière
corps noyés et volcans :

(ce pays a un nom
imprononçable)

langue qui cède et tombe des gencives

qu’elle dise le tremblement absolu
de cette femme : sur le bateau qui gîte
la nuit avec le nouveau-né écrasé
entre ses cuisses
qui ne respire pas



la langue qui te reçoit sur l’île
entre lamparos et touristes et sirènes
n’a pas la grâce ni la gloire
d’une mère :

tu dis ton nom
après tu dis : wc  tu dis
il te manque le mot pour dire soif
(ça dit ton désespoir)

alors ils te donnent du pain ils te donnent
beaucoup de télévision
et tu apprends à dire :

ma fille flotte dans la mer



langue perdue avec une rage
absolue et étouffée :

lapiehn, cunîn, répète-t-elle à la garde-malade
polonaise : jeune fille du dialecte
depuis que l’alzheimer lui
a enseveli la voix dans le cerveau :
elle veut dire lapin   

jamais elle n’a su le latin cuniculus
et que à Coney le lapin est rabbit

chose qui s’ensable
entre couches et détritus   
luna-parkolo semi-russe
appendice pendante et
péninsule dans la bouche :

langue incomprise qui enterre






  



NdA :  Le texte, écrit sur commission, commence dans une grange du Massachusetts et finit à Coney Island, aujourd’hui centre de la plus grande communauté russe de New York. Cunîn, dans le dialecte de l’auteur, signifie lapereau, petit lapin. Coney Island est la forme anglicisée du hollandais Konijnen Eiland, qui signifie île aux lapins.


© les auteurs et CIRCE

3 commentaires:

Juliette a dit…

Parfois surgit le problème de la langue; et parfois s'ajoutent des difficultés de lecture. Difficile adéquation entre les mots et le monde. Alors on se rue sur l'interprétation.Ou bien le poème dit et ne dit pas tant de choses à la fois qu'il faudrait se faire devin.
Je milite pour une poésie lucide et juste, qui réconcilierait amour du vrai et beauté. Une poésie simple, qui claque.
Merci pour votre site.

Circe a dit…

Chère Juliette,
merci pour ce commentaire. La poésie d'Annovi, justement, nous a semblé "lucide et juste", bien qu'il vive loin de la Méditerranée à présent... mais aussi, la poésie sans l'énigme, qu'est-ce ?

Juliette a dit…

Je comprends votre réponse, il s'agit de garder une part de mystère.
Mais je crois que je penche pour plus de simplicité, surtout sur des sujets qui me touchent, mais pas dans le sens naïf du terme: le simple peut être aussi le plus difficile.
J'avoue sans complexe ma difficulté à comprendre ce poème en particulier, je manque cruellement de culture poétique et c'est pourquoi j'essais d'en lire de plus en plus. Et en grande optimiste, je vous avouerai que vous m'avez donné envie de lire d'autres poésies de cet auteur que je ne connais pas, alors c'est très bien ainsi :-)